L’arnaque de la fibre

La France, je l’ai déjà dit dans un précédent article, a 30 ans de retard pour la fibre, et je suis bien placé pour en parler, car le hasard professionnel fait que j’ai effectué la recette du premier réflectomètre (appareil de mesure permettant de contrôler la qualité du raccordement de 2 fibres) reçu par France Télécom en 1990.

30 ans plus tard, le territoire n’est toujours pas couvert et est encore loin d’être opérationnel.

L’historique :

Voici quelques années maintenant, le pouvoir politique a confié, sous le contrôle de l’ARCEP, aux opérateurs téléphoniques le déploiement de la fibre. Ces derniers n’ont pas accepté d’en financer l’investissement, alors que le retour s’annonçait pourtant juteux. Pour augmenter la part du gâteau, ils ont obtenu de l’Etat qu’ils acceptaient de financer l’installation de la fibre en zone urbaine mais que l’Etat devait financer les zones rurales, ou tout au moins non urbaines. En clair, les opérateurs se gardaient les endroits où le génie civil était déjà réalisé en termes de conduites et gaines, les endroits où le logement était vertical et permettait le maximum de raccordements d’abonnés à moindre coût et laissaient à l’Etat le plaisir de financer l’installation de kms de fibres dans les lieux déserts et les fermes isolées ainsi que dans les communes principalement pavillonnaires.

Si la France voulait rivaliser avec ses voisins, elle n’avait plus le choix. Elle a accepté le deal mais l’Etat a confié aux collectivités territoriales le soin de se débrouiller avec le bébé. D’où l’émergence de syndicats intercommunaux dédiés aux télécommunications afin de globaliser les marchés et en tirer le meilleur coût.

La technique de pose :

Forcément pour payer moins cher, il faut faire des concessions. Peu visibles dans les banlieues rurales des métropoles, ces concessions sont bien plus draconiennes dans des zones de désertifications urbaines comme ici dans le Cantal. Alors que les communes ont fait de gros efforts pour enfouir leurs réseaux électricité ou télécommunications, les poseurs de fibres, pour ne pas refaire du génie civil, posent la fibre en aérien sur des poteaux en bois flambant neuf. Il faut savoir qu’une fibre dispose de son fourreau dédié et qu’il est interdit de faire cohabiter une câble de fibre avec un autre support dans le même fourreau. Il est aussi interdit de faire passer dans le même câble de fibres (un câble dispose de plusieurs fibres) une fibre dédiée aux télécommunications et une autre dédiée à la vidéo. Il paraît que cela pose des problèmes techniques. Je suis plutôt d’avis que c’est une affaire de gros sous.

Enfin, il faut savoir que l’installation de la fibre, qu’elle soit effectuée en direct par les opérateurs institutionnels ou par les collectivités territoriales, est confiée à des sous-traitants, dont les équipes techniques, sont elles mêmes sous-traitantes d’une compagnie, elle même sous-traitante d’un groupe. Bref en cas de dysfonctionnement, il est quasi impossible de déterminer les responsabilités. Moralité, quand ça casse, ça reste dans l’état. Par ici, on constate déjà des poteaux pourtant tout neufs effondrés ou à terre suspendus à leurs câble aérien de fibre, et cela fait déjà plusieurs mois que c’est en l’état. Alors après quelques tempêtes hivernales et la neige, il faut craindre des avaries fréquentes.

La logique économique :

En zone urbaine gérée par les opérateurs, ces derniers étant directement concernés par leur retour sur investissement, mettent le paquet pour raccorder le plus rapidement possible le maximum de foyers, et si ORANGE reste le propriétaire des canalisations et donc de ce qu’il y a dedans, les autres tels que FREE, SFR ou BOUYGUES, paient une location des fibres à ORANGE. Entre ceux qui ont contribué à la pose et ceux qui exploitent, c’est une grosse affaire commerciale dont heureusement je ne connais pas les détails.

Ce que je peux dire, c’est qu’autant en zone urbaine, l’ensemble des investisseurs ont tout intérêt à amasser les clients dans un minimum de temps, autant ailleurs, cela les préoccupe moins, car ils n’ont pas investi de leur poche pour la pose.

A cette différence géo-technique s’ajoute la question du raccordement des derniers mètres. En effet, suivant les programmes négociés par les collectivités, la fibre est, soit livrée à un point nodal et le financement du raccordement à l’habitat est à la charge du propriétaire, soit livrée jusqu’à la prise chez l’habitant.

Le dernier km :

Dans le cas de la livraison à la prise, il a été convenu que ce serait du 100 % fibre, dans les autres cas, il est toléré que soit réutilisé le support cuivre entre le central et la prise, ce qui est une aberration en termes d’affaiblissement.

Pour compléter ce système économique ou seule la rentabilité anime l’action au détriment de tout service public et encore moins de service client, les opérateurs ont imposé qu’une fibre soit obligatoirement livrée à un point adresse.(N° et rue). Le téléphone marchait sans détermination d’un point adresse, le courrier est distribué sans point adresse mais pour la fibre, il semblerait que sans ce point adresse, elle ne peut pas fonctionner ; comme si des coordonnées GPS n’auraient pas suffi. D’où l’obligation pour les communes de financer un plan d’adressage de toutes ses habitations. La Poste se propose bien sûr comme spécialiste et partenaire et ce n’est pas gratuit. La facture commence à être lourde pour les collectivités territoriales ! Et le client n’a toujours pas la fibre car nul ne sait combien le raccordement terminal va coûter.

Traitement des pannes et incidents :

Enfin, avec tout ça et tout l’argent récolté auprès du contribuable, par les opérateurs de télécommunications, ces derniers n’ont toujours aucune obligation de résultat, ni engagement de débit minimum. Les commerciaux ont interdiction de communiquer avec leurs techniciens, et doivent vendre des box et des abonnements, même si derrière cela ne fonctionne pas, et quand c’est en panne, ça reste en panne car avant de savoir qui doit réparer, il va s’écouler du temps sachant que le plus difficile à déterminer est de savoir qui doit payer la réparation : la société ayant posé les poteaux ou effectué le génie civil, celle ayant tiré la fibre, celle l’ayant raccordée, ORANGE, FREE, BOUYGUES, SFR, le client ? Pourquoi se presser puisque pendant la panne, le client continue de payer son abonnement !

Enfin une autre arnaque est dans le débit. Toujours pour des questions de rentabilité, les opérateurs ont décidé d’optimiser au maximum leurs canaux. Si en ville, plusieurs câbles ont été tirés facilitant ainsi d’éventuels délestages entre supports, en campagne, compte tenu du petit nombre d’abonnés potentiels, seule un câble de faible capacité a été tiré. Pas besoin d’être un grand technicien pour comprendre que plus on est à se partager le même faisceau, moins on profite d’un débit important, sans compter les très grandes distances d’un hameau à l’autre souvent supportées par le même support de fibre. C’est déjà fréquent avec l’ADSL sur du cuivre, ce sera la même chose avec la fibre. Il y a donc risque à ce qu’une fois tout payé, on se retrouve, tout au moins en rase campagne, avec un débit équivalent ou tout juste supérieur avec celui qu’on avait avec le câble cuivre.

Quelles solutions ?

La solution n’est donc pas la fibre. Trop tard. Il faut attendre l’arrivée des satellites basse altitude, qui sont en cours de déploiement malgré l’omerta des pouvoirs publics pour qui l’intérêt est de montrer qu’ils ont fait le bon choix avec la fibre. Le satellite permet aujourd’hui le très haut débit (THD) mais il n’y a pas assez de disponibilité pour équiper le pays. Il est donc réservé plutôt aux zones blanches. De plus la voix est difficile à communiquer à cause du temps de latence (temps pour atteindre le satellite et en revenir). les nouveaux équipements, en basse altitude, permettent de réduire par leur multiplication et la distance réduite avec la terre, ces deux problèmes. Ils arrivent et seront opérationnels d’ici quelques mois mais échappent et à l’Etat et aux opérateurs historiques. On ne connait pas encore le coût de l’abonnement, mais il sera forcément compétitif. L’inconvénient est devoir proliférer des paraboles, mais la solution existe en mutualisant certaines installations. D’autres solutions existent aussi pour les hameaux ou certaines résidences où plutôt que de multiplier les raccordements et les frais, il demeure possible de ne raccorder qu’un seul point haut et central et de générer ensuite un hotspot en WIFI. Cette solution est par exemple possible dans les petits villages centrés sur leur église en installant la borne relais dans le clocher.

Conclusion :

En conclusion, il faut se souvenir que les opérateurs vont toujours vous vendre ce qui est le plus rentable pour eux et que c’est au client de chercher par lui-même la solution la plus rentable pour lui à la fois en termes de qualité de service et en coût. N’oublions pas non plus, que malgré leur mépris du client, les opérateurs obligent bien souvent à un engagement dont il est parfois très difficile de se défaire.

Donc ce qui paraît « simple comme un coup de fibre », ne l’est pas vraiment

Partagez

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *