Déménagement

Un temps de silence. Quelques jours d’absence où l’écriture se fait attendre et où le temps s’écoule avec tumulte, sans trêve, où même le repos ne repose plus, tant il y a à penser, à faire et même à défaire.

Un déménagement ferme une vie en ouvre une autre.

Il faut décider, classer, jeter, archiver, emballer, empaqueter, encartonner. On se croirait dans un dictionnaire de synonymes alors que chaque geste a sa particularité, sa façon de hiérarchiser l’information.
Dans les cartons, les sacs et valises, chaque objet a sa place, bien répertorié afin qu’à destination chaque objet ait sa place.
Des semaines et des mois à tout préparer pour que le jour J ou plutôt le D day comme déménagement, il n’y ait plus qu’à charger. Mais c’est quand on pense que tout est fin prêt, qu’on s’aperçoit qu’il y a encore tant à faire.

Un déménagement ferme une vie. En tirant la porte et en tournant la clef dans la serrure avant de la remettre à ceux qui viendront, à leur tour, poursuivre ma vie ou vivre la leur, je clos définitivement l’écriture des chapitres liés à ce lieu.
Peu importe qu’on ait aimé, ri, pleuré, crié de joie ou souffert, la page est tournée. On n’y reviendra plus ou alors visiteur d’un lieu qui aura su effacer toute trace du passé.
En choisissant de garder ce qui me suivrait, il m’a fallu m’affranchir de ce que je devais abandonner et me guérir ainsi du syndrome de Diogène. Il y a ce qui ne m’a pas servi depuis 20 ans mais dont je risque d’avoir besoin dans ma nouvelle vie, mais il y a aussi, ce dont je me suis tant servi, que je n’en aurai certainement plus jamais l’utilité. Il y a ce qui m’appartient, et ce qui appartient à mes chers disparus. Est-ce le moment de m’en séparer ? J’hésite. Je déplace d’une pile sur une autre. Je jette ce qui n’a plus aucun intérêt, des décomptes de soins ou des fiches de paie. De quoi pourrais-je bien avoir besoin, maintenant qu’ils sont morts ? En fait je ne jette pas, je brûle car on ne sait jamais. Et vraiment l’expression prend ici tout son sens, car nul ne sait ce qu’il pourrait faire de tant de papiers liés à une personne décédée. J’en conserve suffisamment pour ne pas oublier, pour que ceux qui me survivront n’oublient pas non plus. Je trouve des médailles militaires sans intérêt pour moi qui n’ait jamais combattu ni porté arme, mais qui semble porter sens dans la famille. Les médailles, une façon de faire mémoire, de ne pas oublier !

Petit à petit, je soigne ma syllogomanie. Je me débarrasse, donne ou vend le superflu. Mais le strict nécessaire à mes yeux, remplit deux camions et 75 m3.  J’ai honte ! Je me cherche tout plein d’excuses, justifiant cet amas de biens comme n’étant pas miens mais ceux de ma famille, de mon clan. Je refuse de regarder ceux qui n’ont rien qui se déplacent d’un porche à l’autre avec quelques cabas entassés sur un chariot de super marché.

Et puis, l’équipe de déménageurs arrive, organisée, méticuleuse me happant de pièce en pièce forçant une ultime décision de ce qui part de ce qui reste. Il faut être partout à la fois, s’essoufflant pour ne rien oublier pour terminer épuisé, assis sur les marches, SDF quelques heures, nomade, démuni de tout mais avec la certitude que tout cela est éphémère, tout en sachant que d’autres moins chanceux ont connu une situation semblable mais définitive.

Alors, il faut bien se dire adieu. Regarder ces murs qui m’ont abrité, prémuni de tout envahisseur moral et physique, qui m’ont protégé y compris de moi-même. J’ai bien senti ces derniers temps que la maison se rebellait en refusant d’être quittée. Peur d’être abandonnée sans doute ! Quelques sinistres de fin de vie, histoire de montrer qu’elle en avait encore, la bicoque ! Et puis les nouveaux l’ont tâtée sous tous les angles, et cela semble l’avoir rassurée. Elle s’est calmée et s’est faite à ce changement de locataire. Je dis locataire, car le vrai propriétaire c’est elle.

Un dernier ménage, un dernier tour, un œil sur le jardin, quelques photos pour le souvenir. Ah, la garce m’a fait un dernier pet sur le carrelage de la cuisine. M’en fout ! Je fais  semblant de ne rien voir, elle aurait été trop contente ! Adieu, ma chérie ! On se reverra peut-être, ou pas. Sois heureuse avec ceux qui dès demain tourneront la clef de leur nouveau chez eux. Accueille-les comme si c’était nous qui revenions.

Je démarre la voiture et m’en vais sans un regard dans le rétroviseur.

 

 

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